Les marmites de nos grands-mères sont chargées de goût. Le goût de nos histoires familiales et celui de la grande Histoire. Ces histoires, bien souvent, se croisent, se recoupent, se nourrissent les unes des autres. C’est parfois une histoire qui commence par une migration, l’histoire de l’immigration, un groupe de personnes exilées qui deviendra une diaspora. Une diaspora qui n’aura parfois que pour seule mémoire du pays, sa cuisine. C’est ce que raconte Ismaël, créateur de contenu, qui s’est mis à la cuisine pour faire perdurer la mémoire de sa grand-mère qui cuisinait dans une marmite et qui donnait de l’amour à travers la nourriture. C’est ce que jouent Calixto Neto, Ana Laura Nascimento et Yure Romão autour d’une feijoada, le plat national brésilien, attribué aux personnes esclavisées afro-descendantes, qui, pour reprendre les mots des trois artistes, « n’est pas un cassoulet brésilien mais c’est le cassoulet qui est une feijoada française ». Il s’agit dans ce numéro de déplacer le curseur, parler du point de vue des minorités qui cherchent tant bien que mal à se faire une place pour raconter leurs histoires ainsi qu’exprimer leur art. C’est aussi ce que dit le.a guitariste et compositeurice Aitua, qui nous invite avec Afroclassical à apprendre l’histoire de ces compositrices et compositeurs noir·e·s qui ont fait briller la musique classique mais qui ont été invisibilisés du fait de leur condition de personnes noires.
Mais… Peut-on toujours parler de diaspora quand les personnes exilées le sont au sein du même pays ? Du moins, en théorie. Isaora Rivierez, sociologue, revient à travers les problématiques de santé publique et sexuelle sur la question du soin pour les queers, minorités sexuelles et de genre, ultramarin·e·s. Pourquoi ce traitement différencié entre les queers de métropole et celles·ceux d’« Outre-mer » ? Ce double standard auquel sont habitués depuis des décennies, voire des siècles, les colonisé·e·s, aujourd’hui considérés comme citoyen·ne·s français·e·s mais d’Outre-mer, c’est ce que dénonce la militante kanak Brenda Wanabo-Ipeze. Avec le Front de Libération National Kanak et Socialiste (FLNKS) qui représente le peuple kanak, ils·elles se battent pour l’indépendance de la Kanaky (le nom choisi pour la Nouvelle-Calédonie par les Kanaks) dont l’État français refuse encore au 21ème siècle la liberté. Ce rôle insidieux de l’État français, dans les affaires des départements et territoires colonisés, ne date pas d’hier. Depuis la période coloniale et esclavagiste, l’objectif de l’État français est de maintenir ses colonies en état de dépendance vis-à-vis de la métropole pour empêcher son émancipation. A contrario, l’État français exploite impunément les sols et sous-sols mais aussi les fonds marins de ses (ex)-colonies, faisant de ce petit État européen le détenteur du 2ème plus grand espace maritime dans le monde. Charlotte, créatrice de contenu connue sous le nom de Mangeuse d’herbe, prône l’autonomie alimentaire dans les Antilles françaises pour plus de justice sociale. Toujours dans une volonté de plus de liberté et d’émancipation vis-à-vis de la métropole (aujourd’hui dénommée l’Hexagone). L’autonomie alimentaire est une réponse pour manger sainement. L’enjeu est aussi de se réapproprier les aliments favorables à la culture d’origine de l’archipel dans une perspective antiraciste et antispéciste. D’ailleurs, la lutte antispéciste et le véganisme, c’est la solution apportée par Franck, guide végane, pour manger en conscience, sans souffrance animale, énième maillon de la domination capitaliste. Il propose des idées pour adapter son mode de vie au régime végane. Fahima Laidoudi, militante et cantinière, nous partage ses analyses autour de la puissance des cantines qui réside dans l’auto-organisation. Ces cuisines autogérées assurent l’indépendance des luttes en temps de révolte. Enfin, Laurence Dawidowicz, à travers son histoire personnelle et militante, nous rappelle que c’est le collectif qui amène à un changement de société.
Ce deuxième numéro de Dissidente propose deux nouveautés. Il invite les créatrices et créateurs de contenu à la même table que les chercheuses·chercheurs, artistes et militant·e·s. Souvent relégué·e·s à un niveau qui serait moins prestigieux que celles et ceux qui publient des travaux de recherche, certain·e·s créatrices·créateurs de contenu popularisent et vulgarisent des concepts de recherche, et forment toute une génération à leurs analyses ; ce qui rappelle le cas des blogueuses afroféministes des années 2000-2010 qui étaient décrédibilisées mais plagiées par journalistes et chercheuses·chercheurs. Aussi, ce numéro introduit un nouveau format dans la revue, celui de la conversation, à mi-chemin entre l’article classique et l’entretien.
« Dans les marmites de nos grands-mères » vient rappeler que la cuisine cache une histoire sociale, politique et écologique derrière le goût bien qu’après tout, et avant tout, on a fait ce qu’on a pu pour se nourrir !


