Les liens de camaraderie unissent les militant·e·s des mouvements sociaux et politiques. De tradition communiste, c’est par cette appellation que les militant·e·s de gauche s’adressent et se définissent. Mais qu’est-ce qu’un·e camarade ? Doit-on l’apprécier ? Peut-on ne pas aimer ce·cette compagnon·compagne de lutte ? Avec lui·elle, nous partageons la même idéologie, montons ensemble des actions et nous nous côtoyons depuis plusieurs années, parfois plus longtemps que nos ami·e·s les plus proches. Potentiellement ami·e, amoureux·amoureuse, amant·e, la relation avec le·la camarade est d’abord un lien de confiance. Il·elle peut même vous être antipathique, il n’en est pas moins que lorsque vous aurez besoin de lui, lorsqu’un soulèvement se prépare, vous savez d’entrée de jeu que vous pourrez compter l’un·e sur l’autre. C’est une relation précieuse à toute organisation et mouvement militant.

Pourtant, le·la camarade n’est pas votre intime. Mais la communication, la discussion, l’échange, le respect et la bienveillance sont quasiment obligatoires dans vos rapports. Sinon, la confiance se perd et le mouvement s’effondre.

Dans ce numéro, nous allons explorer la camaraderie dans les rapports ambivalents qui en découlent. Il s’agit de penser la camaraderie comme un lien unique de relation sociale émanant de l’organisation collective. Nous allons bien entendu réfléchir aux tensions et aux ruptures, tant décriées par les militant·e·s mais en réalité, nécessaires à la vitalité et au bon fonctionnement démocratique de toute organisation qui se veut révolutionnaire. Encore faut-il que ces tensions et ces ruptures puissent être dépassées. C’est donc la militante anarcha-féministe Zorra Vulpess qui inaugure le dossier thématique dans un article qui revient sur l’histoire de la camaraderie à partir du féminisme anarchiste. Eva Teauroa-Konig, étudiante polynésienne installée en France pour ses études, nous partage sa vision de la camaraderie, elle qui milite pour l’indépendance depuis l’hexagone en étant une minorité dans la minorité. Dominique et Pascal sont des camarades de longue date. Elle·il ont commencé à militer en mai 68, dans la même organisation communiste, se sont perdu·e·s de vue puis retrouvé·e·s et sont aujourd’hui dans le même syndicat. Il·elle nous partagent généreusement leurs souvenirs de lutte. Enfin, Irène Gimenez, historienne, revient sur les amitiés qui sont nées dans les communes antifranquistes des prisons espagnoles, là où ces prisonnières politiques, qui ne partagent pas toujours les mêmes idées, n’ont pas d’autres solutions pour survivre au système carcéral que la camaraderie.

Depuis Babylone, la rubrique d’actualités et d’intérêt général, nous amène aux côtés de nos camarades queers sénégalais qui luttent contre la violence d’État. Depuis plusieurs mois, le Sénégal a durcit ses lois contre les personnes LGBTQI+ et celles·ceux qui feraient la promotion de ces luttes et identités. S’en sont suivies des arrestations, des condamnations mais aussi des fuites vers les pays voisins. Pour des raisons de sécurité, le collectif témoigne anonymement pour nous expliquer les enjeux de s’organiser sur place en cohérence avec ses convictions anti-impérialistes. Rappelons que le Niger ou encore le Burkina Faso ont eux aussi durcit leurs lois à l’encontre des LGBTQI+. La violence d’État n’en finit pas, Zara Metin, architecte, propose un article illustré cartographiant les disparitions des palestinien·ne·s et ce qui fait qu’ils·elles aient existé à Gaza. À partir de son usage du numérique, l’architecte laisse une trace des existences de celles·ceux qui ont péri du génocide en cours. Malek Cheikh, doctorant en histoire, nous présente les conditions de création de Lahzem, un groupe de gays et lesbiennes maghrébin·e·s et musulman·e·s qui ont revendiqué leur existence de 1982 à 1984 en France. Ce groupe, créé du ras le bol de la fétichisation des hommes arabes dans le milieu gay, est aujourd’hui encore méconnu bien que son objet soit toujours d’actualité ! Pour conclure, Awori, chanteuse et bassiste, nous dresse une analyse féministe du sexisme qui gagne la scène jazz parisienne. Elle décortique à travers son article les angles morts d’une industrie musicale enfermée dans ses propres contradictions.

« Écoute moi, camarade » c’est l’aveu, la confession, l’expression d’une vulnérabilité qu’on partage à ce·cette camarade qui n’est parfois pas notre intime mais qui est la relation de confiance, qui finalement, nous ait la plus intimement lié à nos convictions les plus profondes.

  • Dawud Bumaye

    Dawud Bumaye est une militante afroféministe et auteure. Ses travaux de recherche visent principalement à articuler les rapports sociaux de race, classe, genre et sexualités. Elle est engagée dans les luttes afro et de la diaspora, antiraciste décoloniale, féministe et queer. Juriste et sociologue de formation, elle a été éditrice de livres et travailleuse associative avant de fonder la revue antiraciste et féministe Dissidente, dont elle est rédactrice en chef.