« Faire famille », ce numéro aurait pu tout aussi bien s’appeler « Défaire la famille ». Il vient interroger la famille dans son fondement, sa structure, son établissement, sa reconnaissance. Rien de mieux que d’aborder le thème de la famille pour taper sur le patriarcat. Le patriarcat prône l’établissement de la famille comme socle de la société, à condition que cette famille soit normée et contrôlée. Il fait d’un homme, un patriarche et un « bon père de famille », notion longtemps référencée dans le Code civil, et fait d’une femme, « la femme de » et une mère de famille. Quant aux enfants… Ils·elles sont ceux·celles qui vont assurer sa continuité dans le temps grâce à sa succession. En effet, la transmission incarne l’aboutissement. Les enfants hériteront, au mieux, d’un riche héritage, au moins bien, d’un simple nom de famille. À vrai dire, les enfants ne servent pas plus qu’à ça dans la structure familiale, et même dans la société où ils·elles ont longtemps été exploité·e·s. Rappelons qu’il a fallu attendre le XXème siècle (Déclaration des droits de l’enfant de 1959, Convention internationale des droits de l’enfant de 1989) pour que les enfants soient perçu·e·s comme des personnes détentrices de droits fondamentaux, à peine leur interdisait-on de travailler, d’aller en prison, de subir des châtiments corporels ou tout simplement leur reconnaissait-on le droit de manger à leur faim et d’aller à l’école. Être heureu·se·x, épanoui·e, en santé, semblent à des années-lumières de ce qu’on peut souhaiter à un·e enfant, lui·elle qui vient renforcer la succession de sa famille, lui·elle qui, de sa présence, vient combler de fierté des parents en attente de validation par la société hétéronormative et patriarcale.

Ce numéro s’intéresse aussi à comment créer des nouveaux modèles familiaux, des familles alternatives qui viendront remplacer les familles d’origine, malheureusement, souvent défaillantes. Mais pour faire famille, il faut d’abord avoir le courage et l’audace de défaire la famille. Déconstruire les schémas inculqués depuis l’enfance et parfois même, avant la naissance. « Vous attendez une fille ou un garçon ? », faisant de la révélation du sexe d’un enfant, gender reveal, un événement où toutes les projections sont permises ! C’est donc Lissell Quiroz, historienne, qui inaugure le dossier thématique. On commence avec l’agrandissement de la famille, à savoir la naissance d’un enfant, que Lissell Quiroz analyse à l’aune de la maternité décoloniale. En effet, la maternité, en contexte français, est traversée par les enjeux du pouvoir colonial et patriarcal. Puis, dans l’optique de répondre à la question suivante : pourquoi fonder une famille quand on n’est pas sûr·e d’assurer son devoir d’amour inconditionnel et de protection vis-à-vis de ses membres ?, je suis allée à la rencontre d’artistes flamboyant·e·s de la scène ballroom française. Ces artistes trans et queers, souvent rejeté·e·s par leurs familles d’origine en raison des LGBTIphobies, ont décidé de rompre avec le cycle de la violence et de construire de nouvelles façons d’aimer, de se soutenir et de vivre ensemble. En allant à l’encontre de l’adage qui dit qu’« on ne choisit pas sa famille », certain·e·s ont choisi de construire une nouvelle cellule familiale en empruntant les codes de la famille classique mais en y ajoutant le contrat d’amour et de protection qui leur a fait défaut. Ensuite, la journaliste Sarah Boucault revient sur son enquête autour de l’inceste commis par des enfants pour nous permettre de comprendre concrètement ce que l’inceste fait aux familles. La protection de la famille, au détriment d’un enfant, c’est ce qu’expérimentent les victimes d’inceste, bien souvent abandonnées par leurs parents qui choisissent de protéger l’honneur et l’unité de leur famille et donc de protéger les incesteurs, plutôt que leurs enfants qui ont été incesté·e·s. L’inceste détruit des familles, certes, mais c’est aussi surtout ce que les familles font de l’inceste qui les détruit. Pour clôturer ce dossier, une analyse afroféministe de la famille par la travailleuse sociale et artiste, Mame Marième Lo, est proposée. On y aborde la protection des enfants face à un État de plus en plus conservateur et une famille dysfonctionnelle, mais aussi, en vrac, la coparentalité, l’adoption transraciale, la polygamie et la santé affective et sexuelle.

Pour la rubrique d’intérêt politique et d’actualités « Depuis Babylone », la sociologue Ingrid Chateau revient sur l’émergence d’un féminisme noir en France dans les années 1970-1980. Son article nous renseigne sur trois organisations féministes noires dont on ne connaît encore aujourd’hui que peu d’éléments sur leurs créations, leurs objectifs et leurs actions. La jeune diaspora tamoule de France, à travers l’association Em Inam, nous partage un pan de leur histoire de résistance face au génocide qui a frappé les Tamoul·e·s du Tamil Eelam. Nous allons comprendre le rôle des femmes Tamoules dans cette histoire. La psychologue et chercheuse Yara Mahfud travaille depuis plusieurs années sur le mouvement incel et sa déclinaison possible en France. Elle nous partage les résultats de son enquête sur ce mouvement à une période où le masculinisme prend de l’ampleur. Enfin, le politiste Evé Mayenga nous invite à questionner la « magie » coloniale du cinéma français et ses politiques publiques de la diversité.

Faire famille, non pas parce que la société patriarcale l’impose, mais tout simplement parce qu’on a envie de partager son amour, et à la condition de faire différemment de ce qu’on a toujours connu, est un enjeu pour celles et ceux qui choisissent de faire des familles.

  • Dawud Bumaye

    Dawud Bumaye est une militante afroféministe et auteure. Ses travaux de recherche visent principalement à articuler les rapports sociaux de race, classe, genre et sexualités. Elle est engagée dans les luttes afro et de la diaspora, antiraciste décoloniale, féministe et queer. Juriste et sociologue de formation, elle a été éditrice de livres et travailleuse associative avant de fonder la revue antiraciste et féministe Dissidente, dont elle est rédactrice en chef.