L’exploitation de la terre nous enrage et nous engage.
Que ce soit dans l’Algérie d’antan ou dans les Caraïbes, l’un des grands malheurs du colonialisme a été l’extinction des populations autochtones mais aussi de la faune et de la flore qui composaient le Vivant de ces terres. Aucun des hommes dont les noms ont été rendus célèbres pour avoir « découvert » des continents ne doivent bénéficier d’un éloge pour ces pseudos-révélations. Leur foulée sur les terres américaines et océaniennes n’a marqué que le début des massacres et le déracinement des hôtes de ces continents, de l’empoisonnement des terres et de l’accaparement des ressources qui auraient fait la richesse des peuples existants. Le capitalisme racial et genré n’a fait qu’aggraver les situations déjà désastreuses de ces millions de personnes subissant l’injustice d’un Occident plus violent que jamais. C’est ceux qui ont le plus d’argent et de pouvoir qui décident pour nous tou·te·s ce qu’on fera de cette terre que nous sommes censé·e·s partager, et toujours au détriment de la vie humaine et de toutes les autres espèces.
Pourtant, nous trinquerons tou·te·s d’une manière ou d’une autre des conséquences de la destruction de la planète par les plus riches. Et malgré qu’ils en soient les responsables, ils seront les derniers à en payer le prix. Ce sont les plus démuni·e·s qui avaleront de travers et ils·elles souffrent déjà des effets du dérèglement climatique : sécheresses, famines, migrations forcées, fuites dans les conditions plus que dangereuses, inhospitalité en « terre d’accueil », morts inéluctables en raison des lois empêchant le droit de libre circulation. Les inondations, les incendies, la pollution de l’air et des eaux, elles, dépassent déjà les frontières créées de toute pièce par les puissants. Chaque été a encore plus raison de nous.
Dans ce dossier sur l’écologie décoloniale, June C nous intime de changer de narratif autour de l’écologie dans le but de partager une lutte dont nous bénéficierons tou·te·s si elle est menée à bien. Son analyse est située depuis le bas, loin des postures individualistes et blanches qui ont pendant longtemps créé un fossé avec les militant·e·s racisé·e·s sensibles à la cause. Ritchy Thibault nous démontre que le racisme environnemental que subissent les communautés Romani et Voyageuses n’est que l’expression d’un antitsiganisme qui sévit en France et en Europe depuis plusieurs siècles et qui réduit inéluctablement l’espérance de vie des membres de ces communautés de 10 à 15 ans par rapport à la population française. Sem Nagas nous invite, à travers une analyse écoféministe et décoloniale de l’accaparement des terres, à repenser l’écologie depuis nos racines, à partir de nos vécus postcoloniaux, et avec un internationalisme indissociable de notre sort. Jo Blount, architecte dans le logement social à New York, prône la collectivisation des terres à l’heure où les survivalistes états-uniens, empêtrés dans le capitalisme, cherchent une porte de sortie qui s’avérera sans issue, même pour ceux à l’origine de la crise climatique. C’est une approche noire-américaine résolument émancipatrice qui est proposée.
Dans « Depuis Babylone », un article de Sagal permet de poursuivre nos réflexions sur le masculinisme. Les représentations des femmes noires, à travers les figures de Reines d’Afrique de l’Est, depuis la Rome antique, révèlent un masculinisme et une misogynoirie qui parcourt l’histoire main dans la main. Tabara Toure, féministe guinéenne, répond aux questions de Dissidente autour des mutilations sexuelles féminines. En août 2026, un rassemblement à Paris réunit des centaines de personnes victimes ou sympathisantes de la lutte contre l’excision. Entre discours patriarcaux et culturalistes défendant cette violence sexuelle et essentialisme au profit d’un agenda raciste, Tabara Toure dégage une position féministe de la lutte contre les mutilations sexuelles. Enfin, Mimi, présidente d’Acceptess T, association d’auto-support pour les personnes trans, migrantes et travailleuses du sexe, revient sur la lutte qui lie une partie des femmes trans, à l’intersectionnalité de plusieurs oppressions, et qui ne sont pas toujours soutenues, y compris dans les mouvements de luttes féministes.
Ce numéro de Dissidente nous appelle à penser la lutte écologiste, sans crainte d’imaginer un monde où le capitalisme racial et genré est renversé, et d’une manière très terre à terre, où le Vivant forme un ensemble inséparable.



